Avant d'identifier qui cibler, il faut comprendre le terrain sur lequel vous allez jouer. Deux questions structurent cette analyse : quelle est la taille réelle de l'opportunité ? Et qui occupe déjà ce terrain ?
On distingue trois niveaux. Pour les illustrer, on va suivre le cas de Loopi, une startup qui développe une plateforme de pilotage anti-gaspillage pour les commerces alimentaires indépendants.
Niveau | Définition | Exemple Loopi |
Total Addressable Market (TAM) | L'ensemble du marché mondial pour votre catégorie de produit. | Tous les commerces alimentaires dans le monde (qui ont a coeur et/ou ont besoin de faire attention au gaspillage) susceptibles d'utiliser un outil de pilotage anti-gaspillage. |
Serviceable Addressable Market (SAM) | La portion du TAM que vous pouvez réalistement adresser avec votre modèle actuel. | Les commerces alimentaires indépendants en France : coffee shops, boulangeries, épiceries, cantines, petites chaînes |
Serviceable Obtainable Market (SOM) | La part du SAM que vous pouvez raisonnablement capturer à court terme. | Les coffee shops et boulangeries indépendants de moins de 5 points de vente en Île-de-France. |

—> Le TAM donne une vision de l'ambition totale.
—> Le SAM cadre ce qui est réalistement accessible.
—> Le SOM est ce sur quoi vous devez construire votre plan de lancement concret. C'est à ce dernier niveau que se prennent les vraies décisions.
Un marché n'est pas figé. Avant de lancer, posez-vous ces questions :
Est-ce que ce marché est en émergence, en croissance, ou en consolidation ?
Y a-t-il des signaux réglementaires, des changements de comportement ou des tensions sectorielles qui créent une fenêtre d'opportunité aujourd'hui voire qui rendent votre solution particulièrement pertinente en ce moment ? Si oui, c'est un argument de lancement à intégrer dans votre GTM dès le départ.
Est-ce que des facteurs Politiques, Économiques, Sociaux, Technologiques, Environnementauxou Légaux* (PESTEL) influencent votre marché ?
Le modèle PESTEL distingue six catégories qui peuvent influencer une industrie :
Politiques | Ex : Stabilité gouvernementale, politique fiscale, protection sociale… |
Economiques | Ex : Évolution du PNB, taux d'intérêt, politique monétaire, inflation, chômage… |
Sociaux | Ex : Démographie, distribution des revenus, niveau d'éducation, comportements… |
Technologiques | Ex : Investissements sur la technologie, nouveaux brevets ou découvertes, taux d'obsolescence… |
Environnementaux | Ex : Lois sur la protection de l'environnement, retraitement des déchets, consommation d'énergie… |
Légaux | Ex : Lois sur les monopoles, droit du travail, législation sur la santé, normes de sécurité… |
Si vous pouvez remplir le tableau ci-dessus avec au moins un facteur, cela vous permet de repérer les opportunités et les risques à intégrer dans votre stratégie GTM.
En l’occurrence pour Loopi, le sujet environnemental, voire légal, est sans doute intéressant à prendre en compte pour se développer. Par exemple, la mise en place progressive d'obligations de tri des biodéchets peut renforcer l'intérêt pour une solution comme Loopi.
Situation | Ce que ça implique |
Marché émergent | Le problème est réel mais peu adressé. On a l’avantage du pionnier, mais il y a un effort important pour acculturer au produit et créer l’adhésion. |
Marché en croissance | La demande est là. La compétition s'intensifie. La différenciation devient critique. |
Marché en consolidation | Quelques acteurs dominent. Il faut trouver une niche ou un angle très spécifique. |
Reprenons Loopi. Le SAM identifié couvre les commerces alimentaires indépendants en France. Mais ce marché est loin d'être homogène. Une boulangerie artisanale de quartier, un coffee shop branché, une cantine d'entreprise et une petite chaîne de restauration de 4 points de vente ont toutes un problème de gaspillage alimentaire. Mais elles ont des processus différents, des décideurs différents, des cycles d'achat différents et des budgets très différents. Les mettre dans le même panier, c'est se condamner à un message qui ne parle vraiment à personne.
Les critères de segmentation les plus utiles sont :
Le type et la taille d'entreprise : dans un contexte B-to-B, une startup de 10 personnes et un groupe de 500 n'ont pas les mêmes contraintes ni les mêmes processus de décision.
Le niveau de maturité sur le problème : certains clients savent qu'ils ont un problème et cherchent activement une solution. D'autres ne l'ont pas encore formalisé. Ce n'est pas la même approche commerciale.
Le contexte d'usage : comment utilisent-ils aujourd'hui ce que vous voulez remplacer ou améliorer ?
L'ICP n’est pas la même chose qu’un persona :
Le persona : une déclinaison de l'ICP au niveau de l'individu. L'ICP décrit une entreprise, le persona décrit la personne qui travaille dans cette entreprise et qui va interagir avec votre produit.
Le buyer persona : la personne qui prend la décision d'achat ; et qui n'est pas toujours celle qui utilisera le produit. Chez Loopi, le gérant d'une boulangerie est à la fois l'acheteur et l'utilisateur principal. Mais dans une cantine d'entreprise, c'est peut-être le responsable de site qui achète, tandis que c'est le chef cuisinier qui utilisera l'outil au quotidien. Votre message ne sera pas le même selon à qui vous vous adressez.
Par exemple, si vous lancez une nouvelle ligne de vêtements pour enfants, Allez-vous cibler les enfants (personas) pour qu'ils fassent pression sur les parents ? Ou allez-vous cibler les parents (buyer personas) en leur mettant en avant pourquoi cela plaira à leurs enfants ?
Comment choisir un segment prioritaire ?
Souvenez-vous de ce que je vous disais dans la vidéo, un bon ICP au lancement, c'est celui qui cumule trois choses :

Un problème réel et fort : votre produit résout quelque chose qui coûte vraiment à ce client (en temps, en argent ou en risque).
Un potentiel business suffisant : ce segment est assez grand ou assez rentable pour justifier votre effort de lancement.
Une accessibilité commerciale : vous savez où trouver ces clients, comment les approcher, et vous avez une porte d'entrée réaliste.
Est-ce que la dimension géographique est importante ?
C'est un point que l'on oublie souvent, surtout quand on travaille sur une nouvelle fonctionnalité d'un produit existant. Votre GTM concerne-t-il la France uniquement ? L'Europe ? Les États-Unis ? Le marché global ?
Une stratégie GTM en France implique des canaux, des partenaires, des réglementations et des références clients différents d'une stratégie aux États-Unis. Poser cette question explicitement au moment du GTM permet d'éviter des oublis coûteux plus tard.
Un ICP bien défini décrit qui est votre client. Mais pour construire un GTM efficace, vous devez aussi comprendre comment il achète, et pourquoi il pourrait ne pas acheter.
Les irritants (pain points)
Ce sont les problèmes concrets que votre client vit au quotidien et qui le poussent à chercher une solution. Plus l'irritant est douloureux et fréquent, plus la motivation à agir est forte. Pour un gérant de boulangerie ciblé par Loopi, l'irritant pourrait être : "Je jette entre 15 et 20% de ma production chaque jour, et je n'ai aucune visibilité sur ce que je pourrais éviter.”
Les freins et objections
Ce sont les raisons pour lesquelles un client hésite ou refuse d'acheter, même quand il reconnaît le problème. Le prix, la complexité de la prise en main, la résistance au changement, la crainte de perdre du temps dans un outil qui ne sera pas utilisé par les équipes.
Les déclencheurs d'achat
C'est l'élément souvent le plus sous-estimé. Un déclencheur, c'est l'événement qui fait passer un client de « j'ai un problème » à « je dois agir maintenant ». Une réorganisation interne, une nouvelle réglementation, un audit raté, un pic d'activité qui a mis l'organisation en difficulté, un concurrent qui vient de se structurer. Pour Loopi, ce pourrait être : une hausse brutale du coût des matières premières, un nouveau label ou une certification RSE à obtenir, ou l'ouverture d'un deuxième point de vente qui rend le pilotage "à l'œil" impossible.
Pour résumer :
Signification | Exemple Loopi | |
Irritant | Ce qui fait mal au quotidien | "Je jette entre 15 et 20% de ma production sans savoir comment réduire ça” |
Frein | Ce qui bloque le passage à l'acte | "Je n'ai pas le temps de former mon équipe à un nouvel outil” |
Déclencheur | Ce qui crée l'urgence | "J'ouvre un deuxième point de vente dans trois mois" |

Toute cette analyse ne vaut que si elle est mise par écrit, dans un format que vos équipes peuvent utiliser au quotidien. Le document ICP est ce livrable.
Il structure les informations essentielles en six blocs :
Contexte | Description de l'entreprise cible (secteur, taille, localisation, maturité). |
Besoins | Les problèmes prioritaires que votre produit résout pour ce profil. |
Freins | Les objections les plus fréquentes et les résistances au changement. |
Déclencheurs | Les événements qui créent l'urgence d'agir. |
Critères de choix | Sur quoi ce client évalue-t-il les solutions (prix, facilité d'intégration, réputation, références sectorielles) ? |
Signaux d'achat | Les indicateurs observables qui indiquent qu'un client est en phase de recherche active (croissance récente, recrutement dans un domaine précis, changement de direction). |
Équipes | Ce que leur permet l’ICP |
Sales | Cibler les bons prospects. |
Marketing | Construire des messages pertinents et créer de bon leads. |
Mieux convertir avec de meilleurs arguments (et anticiper les objections). | |
Produit | Prioriser et revoir les fonctionnalités |

Il est maintenant temps d'appliquer cette démarche à votre propre contexte.
Votre mission :
Délimitez votre marché : estimez grossièrement votre TAM, SAM et SOM. Vous n'avez pas besoin de chiffres précis, l'objectif est de formuler les trois niveaux à l'écrit et de vérifier que votre SOM est réaliste et actionnable.
Choisissez un segment prioritaire : parmi les segments que vous pouvez identifier, lequel combine le problème le plus fort, le potentiel le plus intéressant et la meilleure accessibilité commerciale ?
Complétez un document ICP pour ce segment :
Contexte | Description de l'entreprise cible (secteur, taille, localisation, maturité). |
Besoins | Les problèmes prioritaires que votre produit résout pour ce profil. |
Freins | Les objections les plus fréquentes et les résistances au changement. |
Déclencheurs | Les événements qui créent l'urgence d'agir. |
Critères de choix | Sur quoi ce client évalue-t-il les solutions (prix, facilité d'intégration, réputation, références sectorielles) ? |
Signaux d'achat | Les indicateurs observables qui indiquent qu'un client est en phase de recherche active (croissance récente, recrutement dans un domaine précis, changement de direction). |
Le market sizing (TAM, SAM, SOM) sert à calibrer votre ambition et à décider par où commencer de façon réaliste.
Regardez toutes les alternatives que votre client pourrait choisir, y compris ne rien faire.
Segmenter, c'est prioriser : un bon ICP au lancement, c'est un segment resserré qui cumule un problème fort, un potentiel business suffisant et une accessibilité commerciale réelle.
L'ICP ne s'arrête pas à un portrait-type : comprendre les freins et les déclencheurs d'achat est aussi important que de décrire le profil de votre client idéal.
Le document ICP est un outil d'équipe. Il doit être utilisable par les Sales, le Marketing, le Produit et le Customer Success, et mis à jour régulièrement à partir du terrain.
Dans le chapitre suivant, nous allons voir comment transformer la compréhension de votre cible en un positionnement clair et un messaging convaincant.